L’état des preuves empiriques relatives aux acquis d’apprentissage interdisciplinaires dans l’enseignement supérieur
Jessica Oudenampsen synthétise les preuves sur les acquis de l’apprentissage interdisciplinaire et propose un cadre pour concevoir des programmes cohérents.
Pourquoi l’interdisciplinarité mérite d’être structurée Dans ce travail, je suis partie d’un écart devenu trop important pour être ignoré entre la manière dont l’interdisciplinarité est promue et l’état réel des preuves disponibles. L’enseignement supérieur présente souvent l’interdisciplinarité comme une réponse naturelle aux problèmes complexes de notre époque. Pourtant, lorsque l’on observe de près ce que les étudiants apprennent réellement dans ces dispositifs, les résultats empiriques demeurent dispersés, hétérogènes et parfois imprécis. Mon objectif a donc été d’apporter une structure à ce champ, non pas pour célébrer l’interdisciplinarité comme un idéal abstrait, mais pour identifier les acquis d’apprentissage qu’elle soutient véritablement. La revue montre que les résultats observés peuvent être regroupés en trois grands domaines. Le premier concerne l’ancrage académique et disciplinaire. L’interdisciplinarité ne remplace pas les disciplines : elle s’appuie sur elles et peut même renforcer la compréhension que les étudiants ont de leurs propres fondements disciplinaires. Le deuxième domaine concerne les compétences métacognitives, en particulier la communication interdisciplinaire, le travail d’équipe et la capacité à réfléchir à sa propre manière d’apprendre et de collaborer. Le troisième concerne la prise de perspective, c’est-à-dire la capacité à comprendre d’autres cadres d’analyse, à déplacer son point de vue et à reconnaître la valeur de perspectives différentes. Le périmètre de ce travail est volontairement précis. Je ne montre pas que toute forme d’enseignement interdisciplinaire est efficace. Je montre quels acquis apparaissent assez souvent et assez clairement pour servir de base fiable à une conception pédagogique plus solide. L’enjeu n’est donc pas seulement théorique. Il est aussi méthodologique et pratique, puisqu’il devient possible de concevoir des expériences éducatives à partir d’acquis d’apprentissage visés, plutôt qu’à partir d’une intention institutionnelle générale. Comment transformer ce cadre en conception pédagogique concrète L’usage le plus direct de ce travail consiste à modifier l’ordre habituel de conception des programmes. Trop souvent, un cours interdisciplinaire est construit simplement parce que plusieurs disciplines sont réunies autour d’un même sujet. Je défends une autre logique : nous devrions d’abord décider ce que nous voulons que les étudiants apprennent, puis seulement ensuite déterminer les activités, l’évaluation et l’environnement d’apprentissage. Apprentissage interdisciplinaire = ancrage disciplinaire + compétences métacognitives + prise de perspective Cette formule ne doit pas être comprise comme un score numérique. Il s’agit d’un principe de conception. Elle rappelle qu’un dispositif interdisciplinaire solide ne repose pas sur la simple coexistence des disciplines, mais sur l’articulation de ces trois dimensions. Dans les outils didactiques et organisationnels que j’ai également développés, cette logique devient encore plus opérationnelle : Cohérence de la conception pédagogique = acquis d’apprentissage × activités × évaluation × environnement Autrement dit, si l’un de ces éléments n’est pas aligné avec les autres, la qualité de la conception diminue fortement. Si l’objectif est, par exemple, de favoriser la prise de perspective, il ne suffit pas de placer des étudiants issus de parcours différents dans la même salle. Il faut organiser des activités intégratives, prévoir une réflexion explicite sur les différences disciplinaires, mettre en place une évaluation qui rende visible le déplacement du point de vue, et créer un environnement d’apprentissage qui soutienne la confiance, la coopération et la reconnaissance mutuelle. En pratique, je recommande de ne pas chercher à tout atteindre en même temps. Un programme peut choisir un nombre limité d’objectifs robustes. Il peut renforcer la compréhension de sa propre discipline, développer la communication entre disciplines, entraîner les étudiants à intégrer collectivement différentes perspectives et créer une progression qui mène de la rencontre des points de vue vers une forme plus élaborée de synthèse. Cette approche est plus réaliste, plus évaluable et plus utile pour les enseignants. Ce que cette approche change réellement La principale contribution de ce travail est qu’il fait passer l’interdisciplinarité d’une aspiration large à un objet éducatif structuré. En clarifiant les acquis d’apprentissage visés, il devient possible de concevoir des programmes plus cohérents, d’éviter les promesses excessives et de développer des formes d’évaluation plus solides. Cela présente une valeur directe pour les responsables de programme, les enseignants, les ingénieurs pédagogiques et les institutions qui cherchent à construire des curricula autour de problèmes complexes. Son champ d’utilisation reste néanmoins clair. Ce travail est particulièrement utile pour la conception et la révision de programmes dans l’enseignement supérieur. Il aide les enseignants à sélectionner des acquis plausibles, à penser en termes de progression des apprentissages et à éviter les formes purement symboliques d’interdisciplinarité. Les deux outils complémentaires prolongent cette logique. Le premier soutient l’alignement didactique. Le second traite des conditions concrètes de développement, de coordination, de financement, de communication, de recrutement des étudiants et de continuité institutionnelle. Les limites doivent être énoncées avec précision. Le champ est encore jeune. Les études existantes sont très hétérogènes et beaucoup reposent sur des auto-déclarations d’étudiants. Les instruments de mesure demeurent insuffisamment stabilisés. Certaines dimensions sont mieux étayées que d’autres. La communication interdisciplinaire, le travail d’équipe, l’ancrage disciplinaire et la prise de perspective apparaissent comme des bases relativement solides. En revanche, des notions plus larges comme la créativité, la pensée critique ou la compétence interdisciplinaire prise dans un sens global nécessitent encore une opérationnalisation plus fine. Ces résultats doivent donc être lus comme une base structurée plutôt que comme un état final de la preuve. Ce qu’il faut retenir pour agir Je défends une idée centrale. L’interdisciplinarité n’a de valeur éducative que lorsqu’elle produit des acquis d’apprentissage clairement définis et observables, correctement alignés avec les activités proposées. Elle ne doit ni dissoudre les disciplines, ni être réduite à leur simple coexistence. Elle doit organiser un mouvement exigeant entre l’ancrage disciplinaire, la réflexion sur les processus d’apprentissage et la capacité à adopter d’autres perspectives. La contribution essentielle de ce travail est de fournir une base suffisamment stable pour concevoir, ajuster et évaluer des dispositifs éducatifs plus rigoureux. L’étape suivante est claire : cette base doit désormais être transformée en instruments de mesure plus robustes, en parcours d’apprentissage mieux séquencés et en choix pédagogiques plus délibérés. L’interdisciplinarité devient alors moins un slogan qu’une architecture d’apprentissage.