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Inégalités scolaires

Depuis la création de l’école républicaine française à la fin du xixe siècle, le mode de production des inégalités scolaires s’est profondément transformé. Au cours du siècle passé, la conception de la justice scolaire s’est aussi profondément transformée sous l’influence du modèle de l’égalité des chances. Aujourd’hui, les contradictions de ce modèle de justice organisent les débats scolaires français.

Inégalités scolaires Structures, processus et modèles de justice https://doi.org/10.4000/ress.5736 Depuis la création de l’école républicaine française à la fin du xixe siècle, le mode de production des inégalités scolaires s’est profondément transformé. Au cours du siècle passé, la conception de la justice scolaire s’est aussi profondément transformée sous l’influence du modèle de l’égalité des chances. Aujourd’hui, les contradictions de ce modèle de justice organisent les débats scolaires français. Le mode de production des inégalités scolaires a été profondément transformé depuis les années 1960. Émancipatrice et universaliste, l’école républicaine française fondée à la fin du XIXème siècle était une école de classe. L’écrasante majorité des enfants du peuple quittait l’école élémentaire à 12, puis à 14 ans, pendant que les enfants de la bourgeoisie allaient au petit lycée, puis au lycée pour passer le baccalauréat. En 1900, 2% des élèves sont bacheliers et le taux s’élève à 5% au début des années 1950. De plus, les filles et les garçons ne sont pas scolarisés ensemble. Les destins de classes fixés à la naissance commandent les scolarités. Cependant, cette école ouvre un espace à l’élitisme républicain dans la mesure où quelques enfants du peuple tenus pour exceptionnellement doués et méritants peuvent se hisser vers le lycée. Il reste que cette école de la reproduction est fort peu critiquée dans la mesure où les syndicats et les partis de gauche pensent que la justice sociale doit, avant tout, réduire les inégalités entre les conditions sociales. Tout change au début des années 1960 avec les premiers pas de la massification. Désormais tous les élèves peuvent prétendre entre au lycée puis dans l’enseignement supérieur en fonction de leurs performances. Les taux de bacheliers et d’étudiants sont multipliés par huit entre 1960 et aujourd’hui. La massification vise à développer le capital humain essentiel pour la croissance et à instaurer l’égalité des chances selon laquelle chacun a la possibilité de réussir selon son seul mérite. La promesse scolaire change de nature. Les destins de classes sont remplacés par les parcours scolaires individuels au fil des années et des évaluations. Ce fut un progrès. Les filles ont bénéficié de cette ouverture et les enfants du peuple ont été beaucoup nombreux parmi les bacheliers et les étudiants. Mais très vite, les études sociologiques, et quels que soient les paradigmes mobilisés, montrent que l’école de masse et de l’égalité des chances reste celle de la reproduction des inégalités. Les origines sociales et culturelles continuent à déterminer les parcours scolaires. Tout le monde fait des études, mais pas les mêmes. L’égalisation de l’accès à l’enseignement secondaire et à l’enseignement supérieur n’est pas l’égalité des chances. De l’école de classe à l’école de masse, de l’école des destins à celle des parcours et de l’égalité des chances, le mode de production des inégalités a changé de nature. Si tout les élèves entrent, plus ou moins dans la même école, les petites inégalités initiales tenant aux origines sociales s’agrègent et se renforcent au fil des parcours. On ne fréquente pas les mêmes établissements, on ne bénéficie pas des mêmes soutiens, on n’a pas les mêmes ambitions, on n’a pas les mêmes ressources pour faire de longues études… Non seulement les acteurs ne sont pas égaux, mais le système lui-même est inégalitaire. Tous les collèges et tous les lycées ne se valent pas, toutes les filières sont inégales, presque tout le monde a le baccalauréat, mais pas le même. La formation et le recrutement des élites n’a guère changé et les perdants de la compétition scolaire sont presque toujours les mêmes. Si l’école de masse est beaucoup plus juste que la vieille école républicaine, elle est tenue pour beaucoup injuste parce qu’elle ne tient pas la promesse de l’égalité des chances. Avec la massification scolaire l’emprise des diplômes sur les parcours professionnels s’est considérablement renforcée. Chacun sait que tout ou presque tout se joue à l’école. Et, comme la valeur d’un diplôme est toujours relative et tient à sa rareté et à sa sélectivité, les familles qui le peuvent se mobilisent autour de la scolarité des enfants et, dans une certaine mesure, elles « choisissent » les inégalités qui seront décisives. Choix de l’établissement, loisirs utiles à la réussite scolaire, séjours linguistiques… Toutes ces petites différences feront à terme de grands écarts. Autrement dit, ce n’est pas seulement « l’offre », le système, qui est inégalitaire, c’est aussi la « demande », les stratégies des familles qui pensent que tout se joue à l’école et que les inégalités sont décisives. L’idéal de l’égalité des chances transforme profondément nos représentations de la justice sociales. Quand chacun devant atteindre en principe toutes les positions sociales en fonction de son seul mérite académique, les discriminations scolaires, le plus souvent implicites et subtiles, deviennent essentielles. Pourquoi, bien qu’elles soient meilleures élèves, les filles sont moins présentes dans les formations scientifiques et techniques ? Pourquoi les élèves issus des immigrations sont-ils plus souvent orientés vers les formations professionnelles ? Plus largement, le poids croissant de l’emprise scolaire et du mérite académique instaure un clivage entre les vainqueurs et les vaincus de la compétition et, dans bien des pays, les vaincus se tournent vers les populismes et dénoncent l’arrogance des élites et, parfois, les valeurs-mêmes de l’école. Moins injuste que celle d’hier, l’école de masse est vécue comme plus cruelle. C’est là le paradoxe de la massification scolaire. François Dubet Cet article est un article de synthèse original produit par son auteur, François Dubet, pour Pragma Learning Institute.

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